Interview de Alexis, ex journaliste « star » de la CCTV

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Aujourd’hui, je vais vous présenter une interview de Alexis, le français qui a réalisé la blague sur la CCTV, les doigts ou la queue.

Il a accepté de répondre à mes questions, et vous allez voir, son interview est riche en anecdotes, expériences sur la Chine et ne manque pas d’humour. 😉

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Salut Alexis, peux tu te présenter ?

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Avant le grand départ, de gauche à droite, Andy, Alexis et Evan
Avant le grand départ, de gauche à droite, Andy, Alexis et Evan

Je m’appelle Alexis, j’ai 29 ans. Après avoir obtenu une licence de chinois et de japonais à l’Université Jussieu-Paris VII, j’ai bénéficié d’une bourse pour étudier 2 ans à Tianjin, après quoi je suis rentré en France pour écrire mon mémoire de maîtrise.

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Ne sachant trop vers quelle carrière me tourner, j’ai erré entre petits boulots et cursus à l’ESIT. Puis j’ai participé au hanyuqiao (compétition de chinois destinée aux étrangers), ce qui m’a permis de venir à Pékin, où je suis resté trois ans.

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J’ai travaillé une année en tant que responsable de projet dans une boîte de communication (Cocoon), et deux années en tant qu’ « expert étranger » à CCTV-F.

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Pourrais-tu nous décrire ton (ancien) job à la CCTV ? Comment l’as-tu trouvé ?

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C’est une présentatrice de CCTV-9 que j’ai rencontrée lors d’une soirée, qui m’a appris que la chaîne francophone cherchait des traducteurs. J’ai donc postulé. Puis pour me tester, ils m’ont envoyé un texte en anglais et un autre en chinois, à traduire en français. Lorsqu’il m’ont pris, j’étais euphorique.

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Mettre en valeur mon niveau de chinois pour le plus grand média de Chine, c’était quasiment une consécration.

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Je m’attendais à trouver une chaîne très professionnelle avec des érudits de la langue chinoise et un matos à la pointe de la technologie.

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CCTV FrJe ne te cache pas que je suis tombé de haut. La majorité des « experts étrangers » (qu’ils soient français, belges, suisses ou québécois) ne parlent quasiment pas chinois. De plus, 95% des textes à traduire sont en anglais, car les « rédacteurs » choisissent des textes déjà utilisés par la chaîne anglophone. Et personne n’a de formation de journaliste.

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Le journal télévisé de CCTV-F marche ainsi: le rédacteur choisit un reportage réalisé par une chaîne sœur (CCTV-9, CCTV-1, etc); le texte est traduit par un « expert étranger » (ou même souvent corrigé, lorsqu’il a déjà été traduit par un collègue chinois); le texte passe ensuite entre les mains d’un censeur (qui vérifie si tout a bien été écrit conformément aux directives du Parti); puis une personne (un « expert étranger », la plupart du temps) le lit, et c’est dans la boîte.

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A part avoir appris quelques mots d’anglais, le bilan de ces deux années a été nul. Je pense que tous ceux qui travaillent, ou ont travaillé, à CCTV-F seront d’accord avec moi: c’est un bon plan pour gagner suffisamment sans rien faire. Mais ça reste un boulot de fonctionnaire sans aucune perspective d’évolution, à part si l’on veut devenir présentateur et répéter bêtement le message du Parti sur un prompteur.

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Tu es devenu une petite célébrité sur le web avec ta vidéo, alors la question que mes amis et moi se posons : qu’est ce qui t’es passé par la tête au moment de faire cette traduction?

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Avec ce boulot, j’avais une vie qu’il serait parfois difficile de concevoir en France quand on est jeune: aucun stress, un salaire pas mirobolant mais suffisant pour vivre dans un 90m² et aller tous les jours au resto, avoir plein d’après-midi libres (car on alternait entre horaires du matin et du soir), etc…

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Seulement, je me posais régulièrement la même question: « Qu’est-ce que je vais faire de ma vie? » Travailler à CCTV-F, c’est un boulot confortable, comme un canapé, puis plus tu y restes, plus tu t’enfonces, et plus tu as de mal à te relever.

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Je savais qu’il fallait que je parte, mais je savais aussi que je n’avais pas le courage de prendre la décision de partir. Alors, comme un mec qui n’ose pas dire à sa nana qu’il ne l’aime plus, j’ai fait en sorte qu’eux ne m’aiment plus.

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ZitroneNELSON  MONFORTTôt déjà, j’ai commencé à enregistrer mes textes avec des voix marrantes (mes collègues disaient que j’étais un mélange entre Nelson Monfort et Léon Zitrone), et des intonations ironiques, puis j’ai placé quelques jeux de mots « coquins ». J’avais d’ailleurs déjà reçu deux avertissements de la part de mes supérieurs.

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Puis quand on m’a donné à traduire un texte avec des boules, des queues et des doigts, je me suis dis: « Celui-ci, il faut que je le peaufine! ». C’était vraiment trop beau. Si je ne l’avais pas fait, je m’en serais voulu toute ma vie.

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Tu as travaillé pour la CCTV une entreprise chinoise, pourrais tu nous donner les avantages et les défauts de travailler pour un groupe chinois avec un management chinois?

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Mon travail à CCTV n’est pas un excellent exemple d’ « expérience dans une entreprise chinoise », car, comme je l’ai dit précédemment, c’était un boulot de fonctionnaire. Néanmoins, je peux témoigner de certaines difficultés à travailler avec des Chinois.

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Tout d’abord, les Chinois font souvent leur tâche par dessus la jambe. Peu importe la qualité du résultat, du moment que l’on fait à peu près ce qui est demandé. Ensuite, le respect de la hiérarchie est quasi-militaire. On fait ce que le supérieur a demandé, même si on sait pertinemment que c’est complètement débile, voire contre-productif. Car si on a une objection envers son supérieur, on lui fait perdre la face, et les relations deviendront alors tendues.

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De plus, lorsque les Chinois ne sont pas contents, ils ne vont pas chercher à crever l’abcès. Ils ne disent rien et laissent pourrir l’ambiance.

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Cela dit, ces problèmes ne se produisent souvent qu’entre Chinois. Le statut de laowai (« étranger ») est spécial: il apporte des avantages et des inconvénients. D’un côté on te traite avec respect et courtoisie, car tu es un étranger et tu as fait un long chemin pour honorer la Chine de ta présence, mais de l’autre, tu n’es et ne resteras qu’un étranger. Si tu exposes des problèmes, des situations a priori ahurissantes ou ridicules, on te sortira le vieux leitmotiv: « Toi, tu es un étranger. Tu ne comprends pas la Chine».

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C’est souvent fatigant quand tu veux faire quelque chose de bien. Mais l’avantage est que tu dois tellement te battre, qu’après tu n’as plus peur d’aucune difficulté. Si l’on est ouvert d’esprit et intéressé par l’Asie, travailler en Chine est, je pense, très enrichissant.
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Que penses-tu de l’humour des chinois ? Es t-il différent de celui des français ?

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Bien entendu, je vais répondre « non ». L’humour n’est pas le même.

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L’humour british est déjà totalement différent du nôtre, alors qu’il n’y a qu’un tunnel qui nous sépare. Alors je te laisse imaginer la distance entre les humours français et chinois.

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Difficile d’être objectif dans cette situation. Je suis français et j’ai grandi en France. C’est donc dans l’humour français que je me reconnais le plus. comique chinois

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D’un autre côté, j’adore écouter les xiangsheng (duos comiques chinois), car certains dépeignent des aspects très marrants de la vie quotidienne et de la société.

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Mais il arrive que le message ne passe pas entre Français et Chinois, surtout lorsque l’on utilise les armes dont raffolent les Français: l’ironie, la satire et l’humour noir.

D’autant que « garder la face » en Chine (et même dans tous les pays d’extrême-orient) est très important.

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Mes supérieurs ont trouvé que ma traduction (qui ne reste, à mes yeux, qu’un simple canular) a fait perdre la face à la chaîne, voire même au pays, alors qu’eux répètent sans vergogne que la société chinoise est harmonieuse et que les Taïwanais rêvent d’une réunification… Là, tu vois, il y a une différence d’humour.

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Quels sont tes projets pour l’avenir ?

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Actuellement, je fais le tour de la Chine à vélo avec deux potes ricains (Evan et Andy), un périple d’un an. Je n’ai fait, pour l’instant, qu’un peu plus de deux mois. J’ai encore de la marge avant de retrouver une vie de sédentaire. Je ne sais même pas où nous serons demain, alors dans 10 mois… Ce qui est sûr, cependant, c’est que je serai en Asie: Chine, Taïwan ou Japon.

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Tu tiens un blog collaboratif, pourrais tu nous le présenter ?

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Blog lxbLe thème de notre voyage est Portrait of an lbx. « Lbx » est une abréviation du mot chinois laobaixing, qui désigne tout le petit peuple, parfois pauvre et souvent sans instruction..

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Notre but est d’aller à la recherche de la Chine authentique et plurimillénaire, traditionnelle, loin de ces grandes villes sans histoire ni culture, et de communiquer avec le Chinois lambda, comprendre sa vie, sa manière de penser et de raisonner.

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Notre ancien Premier Ministre parlait de « la France d’en-bas ». Nous essayons de faire mieux avec la Chine d’en-bas. Sur notre blog, mes coéquipiers partagent leurs impressions les plus marquantes, tandis que je rédige sous forme de journal.

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Pourrais-tu nous raconter une petite anecdote sur la Chine ?

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Je vais t’en raconter deux: une qui s’est passée à CCTV, et une autre tout récemment.

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Tout le monde a entendu parler de Pierre Bergé, ce vieil entrepreneur qui ne connaît pas grand chose de la Chine, mais qui pensait pourvoir négocier deux têtes d’animaux en bronze de l’ancien Palais d’Été contre la libération du Tibet. Il se trouve que j’ai dû traduire un texte concernant cette affaire.

Et j’ai écrit un truc du genre: « Christie’s veut écouler un bronze en forme de tête de lapin ». C’est passé comme une lettre à la poste.laobaixing

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Moins graveleux cette fois. Il y a tout juste quelques jours, mon coéquipier Evan et moi sommes allés prendre un petit déjeuner dans un boui-boui.

Un lbx nous a abordé en nous demandant si l’on préférait notre pays ou la Chine. Nous avons alors répondu que nous aimions les deux.

Ce à quoi il a rétorqué: « Oui, mais la position géographique de la Chine est meilleure, car la Chine se trouve le plus à l’est, là où le soleil se lève! » 🙂

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Et enfin, tu annonces que tu prépares un petit coup (  😆 ), pourrais tu nous en dire un peu plus…

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« Les doigts ou la queue », c’est mon meilleur coup. J’ai cependant encore plusieurs reportages marrants, dont un que j’ai réalisé juste avant de quitter la chaîne. La vidéo est toujours sur le site de CCTV-F. Mais je ne tiens pas à le dévoiler pour l’instant, car un ancien collègue, qui travaille toujours là-bas, a participé à cette vidéo et tient à rester discret. J’invite quand même les plus curieux à la rechercher, s’ils veulent.

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Merci Alexis, pour cette interview bonne continuation pour ton tour de Chine à vélo.

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Pour information, j’ai cherché pendant plus d’un heure sur le site de la CCTV, mais sans succès… leur site n’est pas très fonctionnel pour rechercher des anciennes émissions. Par contre, on revoir des reportages sympathiques.

Je regarde depuis la France la CCTV anglaise et chinoise, pour ne pas être déconnecté de la Chine…

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Olivier VEROT

Marketing Chine